Séminaire de littérature et culture russes. Le socialisme tardif à contre-courant

, par Pierre Musitelli

 

 

“The model of Soviet socialism that emerges provides an alternative to binary accounts that describe that system as a dichotomy of official culture and unofficial culture, the state and the people, public self and private self, truth and lie—and ignore the crucial fact that, for many Soviet citizens, the fundamental values, ideals, and realities of socialism were genuinely important, although they routinely transgressed and reinterpreted the norms and rules of the socialist state.”

Yurchak, Alexei. Everything was forever, until it was no more : the last Soviet generation. Princeton University Press, 2006

 

 

 Organisateurs : Suzanne Kaltenbach [Économie], Georgii Abdushelishvili [Littératures], Juliette Sokolov [Littératures]

 

Présentation :

Nous nous proposons de reconduire une nouvelle fois le séminaire de littérature et culture russe, en prenant cette fois-ci pour cadre chronologique les décennies dites du “socialisme tardif” (années 1960, 1970, 1980).

Cette période est paradoxale à plusieurs égards. Il s’agit d’abord d’années caractérisées par une relative stabilité politique et économique, marquées par le vieillissement des élites politiques et un essor de la consommation de masse. Ces décennies voient se cristalliser des formes caractéristiques du quotidien du citoyen soviétique, allant de ses aspects les plus matériels (le logement, la consommation) à ses dimensions les plus symboliques (l’uniformisation du langage politique).

Cette période de relative stabilité est également l’occasion d’explorer les pratiques culturelles, économiques et sociales qui se sont développées, non pas seulement “contre” mais, dans une certaine mesure, en dehors du discours officiel du pouvoir et qui ont contribué à précipiter sa chute.

La déstalinisation puis la perestroika se sont, en littérature, accompagnées d’un accroissement des circulations littéraires et artistiques, de découvertes ou de redécouvertes de traditions étrangères ou oubliées (le rock, la littérature russe d’avant la révolution, les auteurs censurés sous Staline, les théories postmodernes).

Ces deux bornes chronologiques sont également marquées par un – tout relatif – desserrement du carcan de la culture officielle qui donne lieu à l’importation de nouveaux systèmes de sens, de nouveaux symboles et de nouvelles pratiques sociales (les “bandes de jeunes” associées à des styles musicaux, l’essor de la religion orthodoxe, du néopaganisme et du mysticisme, les marques occidentales).

Enfin, nous pouvons dès les années 1960 retracer une grande variété d’œuvres réflexives tentant de prendre acte des conséquences de l’expérience soviétique, allant du détournement satirique à la littérature mémorielle.

Ces périodes de transformation sociale et de relative liberté correspondent à une production culturelle extrêmement riche, et peu connue en France. Du développement d’esthétiques nouvelles aux tentatives de faire sens de l’expérience soviétique, de la redécouverte de “classiques” aux critiques radicales du langage, les années 1960 comme 1980 nous paraissent être une période extrêmement intéressante à présenter à un public francophone.

Nous nous proposons en particulier cette année de ne pas mettre l’accent sur des “grands” sujets déjà souvent traités, comme l’opposition entre la répression étatique et la dissidence, la mémoire du stalinisme, la politique étrangère de l’URSS, mais, sans ignorer ces réalités, d’évoquer des dimensions plus marginales, quotidiennes ou moins connues de la culture russe de cette période. Nous avons également choisi ces bornes chronologiques pour mettre l’accent sur la continuité de certains phénomènes et ne pas surestimer le rôle explicatif des “grandes dates” de l’histoire de cette époque.

Nous voudrions enfin continuer l’effort entrepris par les organisateurs des années précédentes, pour ouvrir le séminaire à d’autres disciplines. Le dialogue avec les sciences sociales, l’histoire et l’économie, nous parait particulièrement intéressant étant donné l’approche choisie.

Certaines séances couvriront des thèmes assez larges et connus, tandis que d’autres correspondent aux domaines de spécialité des intervenants. Dans tous les cas, l’accent sera mis sur l’accessibilité du contenu à un public non russophone et non russisant.

 

Plan prévisionnel des séances

Le calendrier ainsi que le nombre de séance est susceptible d’être modifié en fonction de l’accord ou du refus, ainsi que de la disponibilité des intervenants.

 

Cycle 1 – De l’homme nouveau à l’homo soviéticus : la fabrique du quotidien soviétique

1. Introduction : la dernière génération soviétique au prisme des sciences sociales [Suzanne Kaltenbach, Georgii Abdushelishvili, Juliette Sokolov]
Cette séance sera l’occasion de présenter la période couverte par le séminaire.
Nous nous appuierons sur les travaux de l’Anthropologue Alexei Yurchak pour évoquer l’évolution des formes idéologiques officielles des années 1960 à la chute de l’Union Soviétique, et du rapport complexe des citoyens à celles-ci.
Il s’agira également de faire un historique des courants académiques en sciences sociales, en particulier en sociologie, science politique, et anthropologie qui ont abordé la question du quotidien en Union Soviétique et des rapports entre citoyens et État sous des angles très variés, de “l’aliénation” de la vie en URSS à l’idée d’un usage stratégique que les citoyens feraient de l’idéologie, à des théories poststructuralistes.

2. “L’archipel du goulot” - l’alcool dans la société soviétique [Suzanne Kaltenbach et Georgii Abdushelishvili]
La première partie de la séance sera l’occasion de rappeler le rôle de l’état tsariste, puis soviétique dans la diffusion de l’alcool en Russie. Nous évoquerons aussi les résultats récents de travaux d’historiens, d’économistes et de démographes sur le rôle de l’alcool dans les tendances démographiques russes des années 1960-1990.
La seconde partie de la séance sera consacrée à Venedikt Erofeev, auteur du roman Moscou-Sur-Vodka (Moskva-Petoushki), à la place symbolique de l’alcool dans la littérature russe du XXème siècle et au langage nouveau de Erofeev, parfois considéré comme l’ancêtre de la littérature postmoderne russe.

3. Journalisme et critique de l’État en URSS et en Russie indépendante [Suzanne Kaltenbach]
Cette séance s’appuiera sur les travaux de l’anthropologue Natalia Roudakova pour évoquer, via les transformations du métier de journaliste, celles du rapport à la vérité en Russie, depuis les années 1960 et jusqu’aux années 2000.

 

Cycle 2 – La culture soviétique à distance : Déconstructions, regards de l’extérieur, relectures

4. L’étranger  : circulation des textes, émigration des auteurs [Georgii Abdushelishvili + invité]
La séance sera consacrée aux circulations littéraires entre l’Union Soviétique et l’étranger.
Une première partie évoquera les auteurs des deuxièmes et troisièmes vagues d’émigration soviétique, en particulier Gaito Gazdanov et Sergei Dovlatov.
[A confirmer] Une seconde partie consisterait à inviter un intervenant des éditeurs réunis (maison d’édition située à Paris qui a notamment publié Soljenitsyne pour la première fois) pour évoquer l’exportation clandestine et la publication en France d’œuvres soviétiques censurées.

5. La redécouverte de l’âge d’argent par les poètes des années 1970. [Manon Igniazewski]
La relecture, par des poètes des années 1970, du canon de “l’âge d’argent” de la poésie russe illustre pour sa part la tendance existant chez des poètes russes des années 1970 (Olga Sedakova, Joseph Brodsky) au néoclassicisme et aux recherches visant à retrouver des traditions littéraires avec lesquelles le lien avait été rompu par 30 années de stalinisme.

6. Le refus du langage établi : la poésie antipoétique de Dimitri Prigov et d’Arkadi Dragomochtchenko [Milena Arsich]
[Intervenante : Milena Arsich – ancienne élève en thèse et ancienne responsable du séminaire]
Pendant de la séance sur la poésie néoclassique russe des années 1970, cette séance sera consacrée à l’autre grande tendance poétique du dégel, celle de la déconstruction du langage.

7. Postmodernisme et mythologisation des symboles soviétiques : Vladimir Pélévine et Vladimir Sorokine [Suzanne Kaltenbach et Georgii Abdushelishvili]
A partir de la perestroïka, et dans la continuité d’expériences littéraires telles que celle de Erofeev, le système symbolique soviétique fait de plus en plus l’objet de parodies, ou de réinterprétations à la limite de l’ésotérisme. Mêlé à la multiplicité de symboles et de sens nouveaux qui affluent dans la Russie des années 1990, le discours soviétique se trouve ressuscité de manière détournée dans des œuvres chaotiques, mêlant réflexions sur l’époque et épisodes hallucinatoires, reflet d’une époque kaléidoscopique.
La séance consistera à présenter quelques tendances de la littérature russe des années 1990 et à présenter les œuvres de Victor Pélévine et de Vladimir Sorokine.
Facultatif : projection en VOST de l’adaptation au cinéma de “Génération P”.

8. La mémoire : Svetlana Aleksievitch [Juliette Sokolov]

 

Cycle 3 – Marginaux

9. Sous-cultures, contre-cultures : de la cuisine à la rue.
• La culture de la cuisine : aux origines du rock soviétique [Georgii Abdushelishvili]
• A confirmer : Présentation de Exodus de Dj Stalingrad [Juliette Sokolov], un ouvrage autobiographique sur les contre-cultures anarchistes et nationalistes à Saint-Pétersbourg, illustration de la montée du nationalisme russe et de la situation sociale de la jeunesse urbaine.

10. Orthodoxie, hétérodoxies (à confirmer)
• L’exil intérieur : Ermites dans la Taïga [nom de l’invité à confirmer]
Séance consacrée au livre les “Ermites dans la Taïga” de Vassili Peskov, qui raconte la rencontre de l’auteur avec une famille de vieux croyants, vivant isolée du monde depuis les années 1930.
• Alexandre Men [invité : Yves Hamant, à confirmer]
A travers la trajectoire d’Alexandre Men, prêtre orthodoxe assassiné en 1990, présentation des rapports entre l’église orthodoxe et l’intelligentsia russe.

11. Le crime organisé [Suzanne Kaltenbach. Invité pressenti : Gilles Favarel-Garrigues (à confirmer)]
Cette séance consisterait en la projection du film Brat (Aleksei Balabanov, 1997) et en une discussion des transformations de la structure sociale après la chute de l’URSS, ainsi que du rôle de plus en plus structurant du crime organisé dans l’économie et la culture populaire de la Russie post-soviétique.