Cruauté et sensibilité au siècle des Lumières

, par Pierre Musitelli

 

 

Cruauté et sensibilité au siècle des Lumières : la cause de l’humanité 

Johanne Perrin (département d’histoire) et Clara Filippe (département Littératures et langage)

 

 

Par une dommageable illusion rétrospective héritée du romantisme, le siècle des Lumières est trop souvent perçu comme celui de la raison sèche et conquérante, partie en croisade contre les préjugés qu’elle entend éradiquer. Pourtant, le XVIIIe siècle ne se réduit pas au combat acharné de Voltaire contre l’Infâme, triomphant au moment de l’affaire Calas, ou à l’immense projet encyclopédique de Diderot et d’Alembert. Passions, émois et sensibilité caractérisent aussi cette époque : que l’on pense simplement à La Nouvelle Héloïse ou à Paul et Virginie, et que l’on garde à l’esprit que si ces deux chefs-d’œuvre sont encore largement lus et commentés, de nombreux romans s’inscrivant dans la même veine pathétique sont tombés dans un relatif oubli. Pour les lecteurs que nous sommes, les épanchements que l’on trouve dans ces textes peuvent avoir quelque chose d’outré – l’expression émotionnelle ne passe plus par le débordement lacrymal. Cependant, le XVIIIe siècle n’est pas exempt de violence et de cruauté, tant s’en faut. Si l’on songe immédiatement à la Terreur et à la guillotine devenue emblématique, on ne saurait oublier qu’au siècle des Lumières, les châtiments sont publics et donnent lieu à des mises en scène particulièrement raffinées, ce que déplore notamment Beccaria dans Des délits et des peines. Les œuvres littéraires intègrent cette cruauté : la douleur morale éprouvée par des personnages sensibles n’exclut pas une souffrance toute physique, infligée par des bourreaux sans cœur à une innocente victime, qui voit parfois ses tourments réhaussés par une savante torture psychologique – comment ignorer que le XVIIIe siècle se clôt avec Sade ? La coexistence d’une sensibilité et d’une cruauté toutes deux exacerbées invite à s’interroger sur les représentations et les conceptions de l’humanité qui pouvaient être celles de l’époque. Pour réfléchir sur ce paradoxe, nous nous intéresserons majoritairement à la Révolution française et au déchaînement de violence inouïe qu’elle a occasionné. Nous ne nous interdirons cependant pas de parler d’œuvres et d’évènements antérieurs ou postérieurs.